Un matin de janvier 2022, une pelle mécanique arrache un lambeau de terre près de Broxy Kennels, dans le Perthshire écossais. Le sol révèle une gueule noire, étroite, profonde d’un mètre. L’équipe de Guard Archaeology suspend le chantier. Neuf mètres de galerie taillée dans la roche, soutenue par des blocs provenant de la rivière Tay. Âge du fer, disent les analyses. Mais surtout : un fil qui relie l’Écosse à une obsession européenne vieille de plusieurs décennies.
Depuis les années 2000, archéologues, passionnés et conspirationnistes s’affrontent sur une idée folle : un réseau souterrain relierait l’Écosse à la Turquie. Des milliers de kilomètres sous terre, creusés par des mains préhistoriques. L’affaire emballe les forums, enflamme les documentaires, divise les experts. À ce stade, certains sites spécialisés évoquent même une communication ancienne entre l’Europe et le Moyen-Orient via ces tunnels. Les hypothèses se bousculent… quitte à oublier la réalité archéologique assez fragmentaire.
Qu’en est-il vraiment ?

L’Écosse, la Bavière, la Turquie : géographie d’une rumeur tenace
Heinrich Kusch, archéologue autrichien, lance le débat en 2009 avec un ouvrage provocateur. Il documente 700 mètres de passages souterrains en Bavière, 350 mètres en Styrie. À l’en croire, ces structures — qu’il appelle erdstall — ne représenteraient que 10 % d’un réseau continent. Mille galeries explorées en Allemagne et Autriche, des dizaines d’autres pressenties sous les villages néolithiques d’Europe centrale.
J’ai parcouru ses cartes pendant des heures, cherchant la connexion. Impossible à trouver. Les tunnels bavarois s’arrêtent à quelques centaines de mètres, rarement alignés, jamais continus sur de grandes distances. Les archéologues de l’Université de Stirling vont dans le même sens : chaque structure se présente comme locale, construite indépendamment, à des époques différentes.
En Turquie, à Alacahöyük, l’archéologue Aykut Çinaroglu met au jour en 2014 un passage vieux de 2 300 ans, 70 mètres de long, reliant des fortifications hittites. Impressionnant. Mais aucune relation directe avec l’Écosse, ni avec les tunnels européens du Nord. L’Université d’Ankara classe ce tunnel dans la catégorie des structures défensives locales, typiques de l’architecture anatolienne du IIe siècle avant J.-C.
Il faut bien souligner ici l’absence de preuve d’une connexion technologique ou culturelle réelle entre la Turquie (le pays dans son ensemble, pas seulement les sites individuels) et l’Écosse ou la Bavière. Les peuples hittites n’ont transmis aucun plan de tunnel en Europe du Nord, et les comparaisons avec les dolines de Chine n’apportent qu’un éclairage sur la diversité du phénomène souterrain mondial, sans lien direct.
Côté datations : les tunnels écossais remontent à l’âge du fer (400 av. J.-C.), ceux de Bavière au Moyen Âge (Xe-XIIIe siècle), ceux de Turquie à l’époque hittite. Pas d’adéquation chronologique, pas de points communs techniques qui pourraient accréditer un réseau unifié. Il arrive même que des fouilles turques creusent dans l’espoir d’un axe de communication ancien Europe-Near East, sans résultat tangible aujourd’hui.
Sous les villages, des chambres de pierre : usages réels et fantasmes
À rebours de ce qu’on lit parfois, ces galeries ne sont pas des autoroutes anciennes. Les fouilles montrent des structures de 9 à 70 mètres, rarement au-delà. Largeur typique : 70 centimètres, à peine assez pour qu’un adulte puisse y progresser de côté. Certaines recèlent des sièges taillés dans la roche, des chambres élargies, des traces de clayonnage. D’autres sont bouchées à l’entrée, obstruées de façon intentionnelle. Parfois, selon la tradition locale, l’Église aurait scellé les accès pour effacer un héritage païen.
Pourquoi creuser sous terre ?
Les hypothèses varient selon les lieux. En Bavière, les erdstall auraient servi de refuges temporaires lors des invasions — davantage pour se dissimuler un moment que pour y vivre au long cours. En Styrie, quelques chambres semblent conçues pour le stockage alimentaire : température constante autour de 10°C, humidité élevée, conditions idéales pour la conservation des grains ou des viandes salées.
Dans le Perthshire, les structures écossaises paraissent rattachées aux fortifications de l’âge du fer. D’après Guard Archaeology, un usage défensif se dégage, peut-être une issue discrète entre deux points d’un territoire fortifié. L’analyse des blocs de pierre révèle une construction organisée, soignée, qui supposait la mobilisation d’une communauté entière.
Dans certaines régions, comme à La Ferté-Gaucher (Seine-et-Marne), la découverte occasionnelle d’une galerie alimente la légende du « monde souterrain », avec une symbolique puissante (un espace caché, réservé, presque inquiétant). Ces histoires, parfois relayées par des personnages comme Michel Lefort ou Pierre Plantard, confirment que la perception archéologique des souterrains reste vulnérable aux mythes aussi bien qu’aux analyses de terrain.
Il faut dire que chaque fois qu’il est question de tunnels anciens, l’imaginaire fonctionne à plein régime. Refuge face aux prédateurs, passage rituel, repaire réservé à quelques-uns — les théories circulent vite. Les archéologues gardent plus de distance. L’examen des preuves matérielles oriente plutôt vers des usages multiples, pragmatiques, adaptés à chaque contexte. Il n’est pas exclu, d’ailleurs, que des hommes préhistoriques aient initié certains de ces réseaux rocheux, même si la plupart datent d’époques postérieures.

Quand le mythe dépasse la réalité : forums, documentaires et fausses pistes
Sur les forums de passionnés, même rengaine : « Un réseau préhistorique relie l’Écosse à la Turquie, mais les archéologues n’en parlent pas. » Une phrase devenue virale depuis 2015, qui mélange trois erreurs.
Première erreur : l’âge des constructions. Ces structures ne datent pas toutes de la préhistoire. Certaines sont médiévales, d’autres de l’âge du fer, quelques-unes plus anciennes. Pas de fil chronologique entre elles.
Deuxième erreur : soi-disant silence des archéologues. C’est faux. Les publications scientifiques sur les erdstall, les souterrains écossais, les tunnels anatoliens sont abondantes. Ce qui fait défaut, c’est la moindre preuve de connexion intercontinentale — qui, manifestement, n’a jamais existé.
Troisième erreur : la géographie. Imaginer relier l’Écosse à la Turquie supposerait 4 000 kilomètres de galeries d’un tenant. Aucune civilisation ancienne, pas même la plus avancée, n’a eu la capacité technique pour une telle entreprise. Les Romains, pourtant experts en la matière, n’ont jamais dépassé la dizaine de kilomètres de tunnels d’aqueduc.
En creux, on trouve aussi une idée étonnante (clairement pas pour tout le monde) : la connexion civilisationnelle pan-européenne par voie souterraine. Mais aucune fouille spécifique en Turquie n’a mis au jour ce type de tunnel reliant le pays à l’Europe du Nord.
Werner Herzog, dans son documentaire sur la grotte Chauvet (36 000 ans, Ardèche), explore l’obsession humaine pour les espaces souterrains. Ces lieux captivent parce qu’ils échappent à l’ordinaire, parce qu’ils semblent échanger le réel contre l’intemporel. Mais la ligne de crête entre fascination et fait archéologique reste ténue.
Broxy Kennels, 2022 : ce que révèle une découverte récente
Le tunnel du Perthshire offre des réponses précises. Neuf mètres de long, un mètre de profondeur, blocs de pierre agencés avec soin. National Museums Scotland situe la structure entre 400 et 200 av. J.-C., époque où les communautés locales renforçaient leurs villages face aux investisseurs hostiles.
Le sol porte les traces d’un passage régulier, mais sans signe de séjour prolongé. Pas de restes brûlés, ni d’objets du quotidien. L’équipe de l’Université de Glasgow retient un usage militaire ou défensif, cohérent avec la stratégie des fortifications voisines.
On retiendra surtout ici l’ampleur du chantier. Creuser neuf mètres dans la roche, avec seulement des outils de pierre ou de bronze, exigeait des semaines de travail collectif. Chaque communauté qui lançait ce type de projet y investissait un effort considérable. Ces tunnels n’avaient rien d’anodin : ils répondaient à des questions vitales.
Pour autant, Broxy Kennels ne partage aucun réel point commun, ni technique ni culturel, avec les erdstall bavarois ou les galeries hittites. Les méthodes changent, l’époque et le contexte aussi. Le réseau continental relève du fantasme, pas de l’archéologie. D’ailleurs, une datation carbone et une cartographie géophysique sont en cours pour affiner les connaissances, mais rien n’indique jusque-là un lien hors Écosse.

Europe souterraine : mémoire collective et réalités fragmentées
Chaque région d’Europe cultive, j’en ai fait l’expérience, ses propres histoires de tunnels. En Ardèche, les grottes-sanctuaires comme Chauvet. À Rennes-le-Château, les ragots sur des passages secrets. À La Ferté-Gaucher, des carrières devenues mythes en sous-sol. D’une commune à l’autre, la terre garde ses secrets.
Cette passion ne date pas d’hier. Pierre Plantard, dans les années 1960, nourrissait déjà les spéculations autour de réseaux ésotériques. Michel Lefort, journaliste spécialisé, y a consacré des livres entiers sur les « mondes souterrains », sans jamais prouver leur connexion.
Les populations entretiennent ces récits pour ce qu’ils représentent : du lien social. Avoir « son » tunnel, c’est intégrer une mémoire collective, gagner en prestige. Ça rassure et, sur un autre plan, ça attire : le tourisme archéologique prospère sur cette part de mystère. Il arrive même que des anecdotes circulent sur un tunnel découvert lors d’une rénovation de cave, révélant… rien d’autre qu’une voûte oubliée.
Mais la réalité archéologique demeure claire : structures locales, montées indépendamment, sur des périodes différentes, pensées pour l’usage du moment. Sans grand plan d’ensemble. Aucun dessein caché, juste des humains – parfois des hommes préhistoriques, souvent plus tardifs – façonnant le sous-sol pour survivre, stocker, ou échapper aux dangers.
Des tunnels existent. Par centaines, peut-être par milliers. Leur rôle témoigne de l’inventivité des sociétés anciennes et de leur capacité à transformer la terre en ressource. Mais la thèse d’un seul réseau reliant l’Écosse à la Turquie ressort davantage du conte que de la science.
Peut-être vaudrait-il mieux cesser de chercher une connexion globale pour regarder d’un peu plus près ce que révèlent ces infrastructures : des sociétés organisées, créatives, ajustées à leur environnement. Des traces de vie enfouies juste là, sous nos pieds, sans qu’il soit besoin d’invoquer un lien continental pour en mesurer l’ingéniosité.

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