Martin CORIGAN

Sous le silence de la pierre : récit d’une première nuit dans la pyramide

Je me souviens du bruit. Un claquement sec, métallique, qui résonnait dans le conduit sud de la chambre de la reine comme un reproche. Nous étions en 2011, et le robot Djedi — ce scarabée articulé de 19 mm conçu à l’Université de Leeds — venait de s’immobiliser devant une dalle calcaire bardée de broches en cuivre. À l’époque, les discussions tournaient déjà autour de la miniaturisation extrême, mais personne ne savait vraiment si ces minuscules caméras résisteraient à l’humidité des entrailles de Khéops.

Zahi Hawass, alors ministre des Antiquités égyptiennes, se tenait derrière nous, les bras croisés. Shaun Whitehead, l’ingénieur britannique qui pilotait l’engin, a murmuré quelque chose que je n’ai pas saisi. Mais j’ai vu son visage : un mélange de fascination et d’inquiétude.

Personne ne nous avait dit que, derrière la première porte franchie, une seconde attendait. Ce genre de surprise — deux butées consécutives, séparées par quelques centimètres de néant — sème toujours un doute, jusqu’aux membres du Conseil suprême des Antiquités d’Égypte, qui observent la moindre éraflure comme un risque pour tout le site.

Ce que la caméra serpent a révélé

La microcaméra a glissé dans l’interstice, millimètre après millimètre. L’écran de contrôle affichait d’abord du noir, puis des formes floues, et soudain — là — des hiéroglyphes rouges, nets, tracés à la hâte sur la pierre brute. C’était bien un exploit de bio-inspiration en robotique : le robot imitait le mouvement sinueux d’un serpent, sans rien casser sur son passage.

Personne ne pipait mot. Rob Richardson, de Dassault Systèmes, a pris des dizaines de captures d’écran. Ces signes n’avaient jamais été documentés. Ils remontaient à 4 500 ans, voire plus.

Je me suis demandé : qui les avait tracés ? Un scribe, dans l’obscurité totale du conduit, à genoux ? Un prêtre marquant un passage sacré ? On se demande parfois si ces murs, déjà quasi intacts, renferment d’autres secrets cachés à la surface, comme l’avancent certains chercheurs du CNRS ou de l’Institut des sciences du mouvement de Marseille. Et pourquoi deux portes successives ?

Les conduits de la Grande Pyramide de Gizeh ont été mis au jour en 1872 par l’ingénieur britannique Waynman Dixon. Pendant un siècle, leur fonction est restée incomprise. Trop étroits pour laisser passer quelqu’un (20 cm de large), trop réguliers pour passer pour de simples ratés de construction. En 2002, le Pyramid Rover avait percé la première porte, sous le regard des caméras de National Geographic. Derrière : une seconde dalle. Et maintenant, Djedi venait appuyer cette évidence troublante. On évoquait déjà l’hypothèse d’une logique de contrôle et autorisation en archéologie : chaque ouverture devient une affaire politique.

On plonge alors dans un univers où la pierre conserve farouchement ses secrets.

Quand les robots deviennent nos yeux

L’équipe de Leeds avait imaginé Djedi comme un prolongement du regard humain. Alimenté par Scoutek et financé par une collaboration entre Dassault Systèmes, l’INRIA et le CEA, le robot intégrait un bras télescopique capable de forer sans ébranler la structure. Une prouesse technique, mais aussi un pari diplomatique — il faut bien le dire, nombreux étaient ceux qui pensaient que la moindre vibration pouvait éveiller la méfiance du Musée des Antiquités du Caire.

Chaque centimètre d’exploration devait passer devant le Ministère des Antiquités égyptiennes pour validation. Chaque analyse, chaque relevé, chaque image attendait le feu vert. Mehdi Tayoubi, co-directeur de la mission ScanPyramids quelques années plus tard, résumait la situation ainsi : « Nous ne venons pas trouver quoi que ce soit. On demande la permission de regarder. » Si seulement la technologie pouvait contourner les blocages humains…

J’ai ressenti cette tension dès le départ. Les chercheurs occidentaux apportaient la technologie, l’Égypte conservait la souveraineté sur le récit. Au fond, c’est compréhensible. Les pyramides appartiennent moins à la science qu’à leur peuple, à ceux dont l’histoire se mêle à celle des murs millénaires que l’on tente aujourd’hui encore d’interpréter.

En 2017, la mission ScanPyramids a utilisé la muographie — une technique d’imagerie par muons cosmiques développée par le KEK-Japan et l’Université de Nagoya — pour révéler un grand vide au cœur de la pyramide de Khéops. 30 mètres de longueur, aucune fonction connue. Richard Breitner et Hany Helal en ont publié les résultats dans Nature. L’écho médiatique a bourdonné.

Puis, plus rien.

L’interdiction

Trois mois après la mise au jour du vide, les autorisations d’exploration ont été suspendues. Pas d’annonce officielle, juste une série de refus polis au fil des mois, parfois signés par le Conseil suprême des Antiquités d’Égypte lui-même (la rumeur courait en mai 2017, dans les couloirs du Musée des Antiquités du Caire). Rob Richardson me confiait lors d’une conférence à Paris en 2019 : « Ils ont fermé la porte. Littéralement. »

Difficile de leur en vouloir. Le plateau de Gizeh n’est pas un laboratoire. C’est un site funéraire, un symbole national, un patrimoine mondial dont la gestion dépasse le simple cadre scientifique — il arrive qu’une décision de stopper une exploration soit aussi diplomatique que patrimoniale.

Chaque forage, aussi précis soit-il, reste une intrusion. Chaque robot, une profanation possible. Quelques ingénieurs évoquent la tentation de restaurer ces couloirs, mais l’accès leur est tout bonnement interdit.

Entre conservation et révélation scientifique, le dilemme reste entier : à quelle frontière doit-on dire stop ? La question hante tous ceux qui approchent ces monuments.

Jean-Pierre Houdin, architecte français qui a passé vingt ans à modéliser la construction de Khéops, imagine que les conduits servaient à guider les blocs lors de l’édification. D’autres, comme Zahi Hawass, y voient une fonction symbolique — un passage pour l’âme du pharaon vers les étoiles. Aucune hypothèse n’a été validée, car aucune exploration complète n’a pu se faire.

Ce qu’on en pense

Difficile de dire s’il faut tout savoir. La pyramide garde ses mystères depuis 4 500 ans, elle pourra bien les garder encore un peu. Ce qui frappe surtout, c’est cette soif de percer l’inconnu — et parfois, l’effort même d’accepter la limite, de laisser le secret prévaloir. Les tensions entre souveraineté culturelle et recherche internationale refont surface à chaque nouvelle découverte, c’est quasiment devenu un rituel.

Les technologies d’exploration robotique ont fait des bonds impressionnants. L’Université de Laval travaille sur des dirigeables miniatures pliants capables de se faufiler dans des endroits exigus. L’INRIA développe des algorithmes de navigation autonome inspirés du vivant — on murmure que Jean-Baptiste Mouret et le LARSEN sont sur le point de proposer un robot volant pliant, qui renverserait la donne si l’Égypte lâchait du lest.

Mais que faire de ces avancées si chaque découverte déclenche une bataille diplomatique ? Franchement, la bio-inspiration, l’autonomie robotique, la diffusion scientifique à grande échelle, tout cela reste théorique tant que la logique de contrôle des accès impose ses propres règles.

Au fond, peut-être que la véritable leçon de Djedi, du Pyramid Rover, de ScanPyramids, ne tient pas vraiment dans ce qu’ils trouvent. L’essentiel est ailleurs, dans ce qu’ils révèlent : notre difficulté à accepter que la science ne résout pas tout, et le fait que le patrimoine se joue aussi dans le respect de l’inexploré.

Fragments et témoignages : ceux qui ont vu

Shaun Whitehead, l’ingénieur qui a piloté Djedi, racontait dans un podcast de la National Geographic Society en 2014 : « Quand la caméra est passée de l’autre côté, j’ai cru voir une inscription. Puis une deuxième. Et là, je me suis rendu compte qu’on assistait à une scène inédite depuis des millénaires. C’est là que la peur m’a pris. »

Peur de quoi ? De casser quelque chose ? De profaner un lieu sacré ? Il ne l’a pas précisé. On rapporte que le Musée des Antiquités du Caire protège farouchement chaque fragment trouvé, refusant souvent de diffuser les résultats d’analyse, notamment sur les hiéroglyphes rouges révélés derrière la dalle à broches de cuivre. Les conséquences diplomatiques, on les tait, mais le malaise est palpable.

Mehdi Tayoubi, lui, insiste sur la dimension collaborative. « Nous n’étions pas des pilleurs. Nous étions une équipe internationale — France, Japon, Canada, Égypte — portée par la même envie : comprendre sans abîmer. » La collaboration interdisciplinaire entre égyptologues, ingénieurs et institutions, y compris le CNRS ou le CEA, impose de partager les données, mais qui décide vraiment de leur diffusion et archivage ? Ce point reste flou.

Mais les hiéroglyphes rouges, les broches de cuivre, le grand vide — tout cela reste dans une zone grise scientifique. Les données existent, les analyses sont partielles, les conclusions en suspens. Franchement, il arrive qu’on se demande si ces fragments ne sont pas là, justement, pour attiser le mystère et faire durer la quête. Un égyptologue du Musée des Antiquités du Caire aurait confié, hors micro, que « le patrimoine ne se laisse jamais entièrement dévoiler ». Et peut-être, tant mieux.

La dernière fois que j’ai vu Djedi, c’était dans une vitrine du Musée des Sciences de Leeds. Inerte, poussiéreux, presque pathétique. Un scarabée de métal qui avait touché l’éternité et qu’on avait rappelé trop tôt. Ce n’est pas la première fois qu’un robot finit ainsi, archivé plus que célébré.

Je repense parfois à cette nuit dans la pyramide, au claquement du robot contre la dalle, aux hiéroglyphes rouges sur l’écran. Il me vient alors que certaines portes sont faites pour rester fermées. Pas pour cacher, mais par respect. Parce que le mystère, parfois, mérite de l’emporter sur la réponse.

L’Égypte a choisi de préserver Khéops. Difficile de dire qu’elle a tort.

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