
Le 14 mars 1987, un agent de l’ONF a posé les premiers panneaux. Pas de justification imprimée. Pas de communiqué. Juste des barrières métalliques enfoncées dans la terre froide des Yvelines, et une consigne verbale transmise de poste en poste : personne n’entre, aucune exception.
Trente-sept ans plus tard, la zone existe toujours.
Elle occupe environ 47 hectares dans le secteur nord-est de la forêt domaniale de Rambouillet, à moins de cinquante kilomètres de Paris. Elle n’apparaît sur aucune carte officielle de randonnée. Elle ne figure dans aucun document public de l’Office National des Forêts. Elle n’a pas de nom.
« On ne pose pas de questions sur ce secteur »
Un ancien agent forestier, employé de l’ONF pendant vingt-deux ans avant de prendre sa retraite en 2019, nous a contactés en décembre dernier. Il a accepté de parler sous couvert d’anonymat.
« Quand j’ai pris mon poste, en 1993, on m’a dit de ne pas approcher la zone nord-est. On ne m’a pas dit pourquoi. On m’a dit qu’il y avait des ‘contraintes techniques’. Je n’ai pas insisté. On ne pose pas de questions sur ce secteur. »
Il décrit une clairière visible depuis le chemin forestier GR11, à environ deux kilomètres au nord du Château de Rambouillet. En hiver, quand les chênes ont perdu leurs feuilles, on aperçoit quelque chose à l’intérieur. Des structures. Il ignore si c’est du béton ou du bois traité. Il ne s’est jamais approché suffisamment pour le déterminer.
Un massif forestier sous haute surveillance
La forêt de Rambouillet s’étend sur 13 740 hectares de forêt domaniale, au cœur d’un massif de plus de 25 000 hectares — l’un des plus vastes ensembles forestiers d’Île-de-France. Ancien domaine de chasse des rois de France, le site est géré par l’ONF et bénéficie d’une double protection Natura 2000.
La gestion y est documentée, transparente, publiée. Des coupes en futaie irrégulière prélèvent des arbres d’âges différents tous les huit ans environ. Mille cent cinquante-deux hectares sont classés en réserves biologiques dirigées, répartis sur 19 sites à forts enjeux écologiques. Deux cent six autres hectares constituent des réserves biologiques intégrales — zones de libre évolution, sans intervention humaine.
Ces zones protégées ont des justifications documentées. Elles figurent dans les plans de gestion forestière. Elles sont signalées sur les cartes. Pour chacune d’elles, l’ONF publie des bulletins de suivi annuels : espèces recensées, évolutions de la canopée, processus naturels observés.
La zone nord-est, elle, ne figure nulle part.
L’hypothèse militaire
La forêt de Rambouillet a une histoire militaire que l’on évoque rarement. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des unités allemandes y ont maintenu des dépôts de matériel dans plusieurs secteurs du massif. La libération de Paris, en août 1944, a vu des colonnes de blindés américains traverser la forêt en direction de la capitale. Dans les décennies suivantes, des munitions non explosées ont été découvertes à plusieurs reprises, entraînant des fermetures ponctuelles de chemins.
Selon un document partiel obtenu par notre rédaction — une note interne de la Direction régionale de l’environnement d’Île-de-France datée de 1989 — « le périmètre nord concerné fait l’objet d’une gestion différenciée en raison de la présence de matériaux susceptibles de présenter un risque pour les usagers ». La formulation est volontairement vague.
L’armée française gère plusieurs zones d’entraînement et terrains sensibles dans les forêts franciliennes. Le camp de Beynes, à une quarantaine de kilomètres à l’est, est l’un des plus documentés. Mais aucun registre public ne rattache la zone nord-est de Rambouillet à une emprise militaire déclarée.
Nous avons contacté le bureau de presse du ministère des Armées. Aucune réponse en trois semaines.
Ce que les marcheurs voient — et ce qu’ils ne disent pas
Plusieurs randonneurs habitués du massif évoquent la même expérience. La limite est matérialisée par une clôture grillagée à peine visible sous les ronces, complétée par des panneaux « ACCÈS INTERDIT — DÉFENSE DE PÉNÉTRER » dont la peinture s’écaille depuis des années. L’interdiction ne semble jamais mise à jour. Les panneaux ne sont jamais remplacés.
« J’ai essayé de longer la clôture en 2021, sur peut-être deux cents mètres », raconte Élise R., randonneuse résidant à Rambouillet que nous avons rencontrée en janvier. « La clôture fait un angle, puis un autre. Ça délimite quelque chose. Quelque chose de régulier. Pas du tout naturel. »
En automne, quand l’humidité monte des feuilles mortes et que l’odeur de terre et de champignon envahit le massif tout entier, les promeneurs qui s’approchent de la limite signalent autre chose. Une odeur chimique, faible mais persistante. Pas d’humus. Quelque chose de synthétique. Quelque chose qui n’a rien à faire dans une forêt.
1987 : que s’est-il passé exactement ?
L’année 1987 n’est pas anodine dans l’histoire de la gestion environnementale française. C’est l’année où plusieurs sites contaminés aux hydrocarbures chlorés ont été identifiés en Île-de-France dans le cadre d’un programme de recensement mené par le ministère de l’Environnement. Un programme dont les résultats complets n’ont jamais été intégralement rendus publics.
C’est également l’année où la direction de l’ONF a reorganisé plusieurs secteurs sensibles du massif de Rambouillet dans le cadre d’un plan que notre source qualifie de « plan de mise en sécurité ». Il n’a pas pu en préciser la nature exacte.
L’ONF, interrogé par écrit, a répondu en trois lignes : « La forêt domaniale de Rambouillet comprend des zones réglementées pour des raisons de sécurité et de protection des milieux naturels. Ces zones font l’objet d’une gestion appropriée par nos équipes. Nous ne commentons pas les détails opérationnels. »
Notre source a souri quand nous lui avons lu cette réponse. « C’est exactement ce qu’on nous disait en interne. Mot pour mot. Ça fait trente-sept ans que c’est la même phrase. »
Ce que personne ne demande
Ce qui frappe, finalement, ce n’est pas l’existence de la zone. Les forêts françaises ont leurs secrets — munitions, terrains militaires, sites contaminés. Ce qui frappe, c’est le silence organisé autour de celle-ci. Pas de panneau explicatif. Pas de mention dans les documents de gestion officiels. Pas de réponse circonstanciée. Une instruction verbale transmise de garde en garde depuis trente-sept ans.
La dernière fois que notre source a longé la clôture, c’était en novembre. Le brouillard était épais ce matin-là, l’air sentait l’humus et quelque chose d’autre — cette odeur chimique, diffuse, persistante. À travers le grillage, entre les troncs noirs d’humidité, il a cru apercevoir quelque chose qui bougeait. Lentement. Quelque chose de grand.
Il a préféré ne pas regarder plus longtemps. Il n’est pas retourné depuis.
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Article publié par David Merle — journaliste d’investigation indépendant.

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